Le « Spirit of Ecstasy »

La dame derrière le mythe

Voici l'histoire du Spirit of Ecstasy, la statuette qui orne l'avant de toutes les voitures Rolls-Royce depuis le 6 février 1911. Il s'agit d'une histoire de mystère, de séduction et d'amour interdit qui a commencé avec l'aube de la motorisation et s'est terminée en tragédie pour ses principaux acteurs. Aujourd'hui, il en reste une légende et un symbole, qui continuent d'évoquer le summum du design automobile et de l'ingénierie, plus d'un siècle plus tard.

La légende ne commence pas lorsque Charles Rolls et Henry Royce se sont rencontrés pour la première fois le 4 mai 1904 au Midland Hotel de Manchester. L'histoire débute plutôt quelques années auparavant, avec une mode selon laquelle les conducteurs enjolivaient leurs bouchons de radiateur avec des mascottes kitsch. La direction de Rolls-Royce n'appréciait guère cette folie, surtout lorsque les figurines se retrouvaient attachées à leurs propres modèles. Il fallait donc trouver une solution. Claude Johnson s'est vu confier la mission de dénicher une statuette digne d'une voiture Rolls-Royce.

Johnson s'est tourné vers son bon ami, l'artiste sculpteur Charles Robinson Sykes et l'a engagé pour concevoir une statuette qui « évoquerait l'esprit de Rolls-Royce : la vitesse en silence, l'absence de vibrations, l'énergie, le mystère et un organisme vivant d'une grâce superbe... ». Charles Sykes a décrit sa création comme étant une « gracieuse petite déesse, le Spirit of Ecstasy, qui prend plaisir à voyager sur la route, à la proue d'une voiture Rolls-Royce pour savourer l'air frais et la douce musique de ses drapés au vent. Elle exprime le plaisir pur, bras étendus, le regard fixé sur l'horizon. »

Dès son apparition, le Spirit of Ecstasy a alimenté les rumeurs, le mystère et l'intrigue. Personne ne sait exactement qui a servi d'inspiration à Sykes pour créer la figurine. La personne le plus importante de l'histoire - que beaucoup considèrent comme étant la muse la plus probable - est mademoiselle Eleanor Velasco Thornton, née à Stockwell, près de Londres, en 1880 d'une mère espagnole et d'un père australien. Eleanor posait souvent pour Sykes et a servi d'inspiration pour le personnage de bande dessinée Alice in Motorland, une parodie d'Alice au Pays des Merveilles parue dans The Car Illustrated. Elle avait également posé pour une autre création de Sykes : The Whisper. Il s'agit d'une œuvre unique commandée par John Scott Montagu, une décoration pour sa Rolls-Royce Silver Ghost, et représentait une jeune femme, l'index pressé contre ses lèvres. Beaucoup croient que ce geste est une référence à une aventure entre Eleanor et Montagu.

C'est pendant qu'elle travaillait comme secrétaire personnelle pour Claude Johnson à l'Automobile Club qu'Eleanor serait tombée dans l'œil du Seigneur Montagu. Par la suite, elle est devenue sa propre secrétaire à l'hebdomadaire The Car Illustrated, et ultimement, sa maîtresse.

Tous s'entendent pour dire qu'Eleanor était perçue comme la véritable force derrière l'entreprise pendant qu'elle travaillait avec le Seigneur Montagu. Pourtant, selon une description faite par la fille de Sykes, Josephine, c'était également une femme libérée et inspirante : « Elle détestait les vêtements et elle devait vivre auprès de gens ouverts d'esprit. Elle adorait la vie. C'était une femme incroyable. Elle a assurément exercé une grande influence sur le travail de mon père. »

L'histoire d'amour clandestin entre le Seigneur Montagu et Eleanor devait se terminer par une tragédie. Alors qu'elle l'accompagnait lors d'un voyage en Inde en 1915, leur navire, le SS Persia, a été atteint par une torpille dans la Mer Méditerranée et a coulé. Eleanor a perdu la vie et son corps n'a jamais été retrouvé. On supposait également que le Seigneur Montagu s'était noyé et son avis de décès a été publié dans The Times. Cependant, il a été retrouvé après avoir passé 36 heures à s'accrocher à un bateau de sauvetage. Ce n'est pas le destin qui l'a sauvé, mais plutôt son manteau Gieve, qui dissimulait une veste de sauvetage gonflable.

Est-ce que mademoiselle Thornton était l'inspiration derrière le Spirit of Ecstasy? Personne ne le saura. Charles Sykes n'a jamais parlé de cette histoire en public et lorsque la question a été posée à sa fille, plusieurs années plus tard, elle aurait répondu : « C'est une histoire intéressante et si elle vous rend heureux, que le mythe continue. »

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